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Novembre 2006 - Enseignant, chercheur, écrivain: L 'historien, ce gardien de la mémoire. (La Corse. Noël Kruslin) L' esprit scientifique au plus près du texte Aucun historien ne contestera l'histoire en tant que science humaine. "Celle qui sait faire place à la pensée subjective", confie Antoine-Marie Graziani. Jean Cancellieri va jusqu'à considérer "la part légitime d'imagination que les plus grands historiens tels que Jules Michelet ou encore Georges Duby n'ont jamais négligée", souligne le médiéviste, professeur à l'Université de Corse, sans oublier les règles intangibles sans lesquelles l'historien "ne peut se jeter à l'eau" : s'armer d'un esprit scientifique dans l'approche de la documentation et du sujet d'études, aller toujours au plus près du texte. L'indispensable corpus au service de la recherche, Antoine-Laurent Serpentini le place au premier rang. "Si tant est que l'on veuille en tirer des enseignements valables", ajoute le professeur, directeur du département histoire à l'Université de Corse. Ils parlent volontiers de règles, calculs, comparaisons, travail sur les hypothèses, de techniques à acquérir, d'un travail de bénédictin auquel il convient de s'habituer. Mais les historiens ont aussi chacun leurs méthodes, des préoccupations qui leur sont propres, des idées qu'ils jugent intéressantes pour donner à l'histoire tout son rayonnement, et qui forgent leurs identités respectives. Le médiéviste a un problème à résoudre: l'obstacle d'une documentation écrite moins abondante par rapport à d'autres périodes. D'où l'intérêt, pour Jean Cancellieri, "de ne pas s'enfermer dans une tour d'ivoire de l'érudition. Bien au contraire, se montrer hospitalier vis-à-vis d'autres formes d'histoire. Sur le Moyen-âge, nous ne pouvons ignorer l'importance que prend l'archéologie. Celle-ci ouvre de plus en plus de fenêtres sur le passé. Il faut mordre, considérer les fouilles en scientifique pour réaliser mieux encore ce but de l'histoire qu'est la synthèse". L'époque moderne en revanche, n'est pas confrontée à la pénurie de sources écrites. "Je dirais même qu'elles demeurent largement inexploitées", regrette Antoine-Marie Graziani, considérant cette base documentaire comme la pierre angulaire d'une démarche en trois temps: recherche, publication, communication. "On peut toujours écrire des livres ou publier un article de temps en temps dans une revue spécialisée, mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'un des nombreux moyens de faire de l'histoire. Personnellement, je participe toujours très volontiers à la réalisation de documentaires, à des émissions télé ou radio, tout en donnant des conférences". Très attaché lui aussi au caractère indissociable de la recherche et de la publication, Antoine-Laurent Serpentini a dirigé la préparation du "Dictionnaire historique de la Corse » (Paru aux Editions Albiana) avec ce même objectif: ouvrir davantage l'histoire. Mais dans son travail au quotidien, il se pose plus que jamais en moderniste adepte de l'histoire quantitative. Une orientation qui remonte à sa thèse de doctorat soutenue devant un jury présidé par Pierre Chaunu, l'un des maîtres mondiaux en la matière. Depuis lors, Antoine-Laurent Serpentini compte, pèse, mesure, travaille sur des milliers d'exemples pour parvenir à des résultats difficilement contestables. Dans cette optique, il se plonge dans les registres notariés pour étudier les achats, ventes, prêts, testaments, contrats de mariage, etc. "En multipliant les études de ces documents à l'échelle d'une monographie villageoise ou pievane, on parvient à reconstituer la Corse d'autrefois. Cette source s'impose de plus en plus comme une base de travail au-delà de la correspondance et des écrits de chroniqueurs. Elle est d'autant plus précieuse qu'elle représente une documentation neutre et surveillée par l'administration". Le procédé semble faire ses preuves bien au-delà de l'accumulation des connaissances, jusqu'à bousculer bien des idées reçues. Antoine-Laurent Serpentini en a fait l'expérience. "Si je vous disais qu'en 1770, à Bonifacio, on pratiquait la limitation des naissances après le deuxième enfant. J'ai fait cette déduction en étudiant près de 25000 actes de naissances, mariages et décès. On en tire un enseignement considérable: sur les choses essentielles, la Corse n'était pas aussi archaïque qu'on le prétend. Un autre exemple : on a souvent avancé le chiffre de 900 meurtres par an au XVIIe siècle. C'est faux, j'ai démontré le contraire dans un article récent après avoir fouillé dans les archives de Gênes et e épluché les rapports des gouverneurs qui donnaient le détail de ces meurtres d'une année sur l'autre". De cette Corse génoise, temps fort de l'histoire insulaire au point de laisser croire à l'historien qu'il a fait le tour de la question, Antoine-Marie Graziani y trouve encore matière à réflexion. "A l'occasion d'un récent débat, j'ai démontré la faiblesse d'une argumentation accréditant la thèse d'une Corse présentée comme une colonie génoise". L'historien démonte à l'envi ces mécanismes sans oublier l'incessante remise en question dont la recherche combattra toujours une histoire figée. "Dans vingt ans, quelqu'un démontrera peut-être que j'ai tort", concède Antoine-Marie Graziani. "Il y a encore tant de choses à vérifier, à quantifier, à préciser à partir de documents qui dorment encore dans les archives", ajoute Antoine-Laurent Serpentini. ![]() L'histoire a donc vocation à être passée au crible. Inlassablement. Comme une arme absolue dont l'historien ne peut se passer dans la quête d'une vérité jamais vraiment garantie. Un univers de complexité qui n'en rend pas moins la tâche exaltante. Mais l'histoire a-t-elle aussi ses dérives ? Est-elle guettée par des forces occultes tendant à menacer ce qui fait son essence ? Antoine- Marie Graziani se méfie "des idéologues. Parce que l'histoire ne rentre pas dans des cases. Mais à l'opposé des tenants de cet aspect idéologique, il y a aujourd'hui en Corse un intéressant mélange entre anciens et jeunes, un renouvellement des approches sur les différentes périodes. C'est de bon augure". Remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier, les historiens ont toujours des projets. Jean Cancellieri considère qu'il y a encore beaucoup à faire sur le Moyen âge. "Aujourd'hui, je me. propose de travailler sur les représentations mentales de l'époque. Essayer de savoir comment nos ancêtres voyaient leur monde, comment ils se situaient par rapport aux puissances extérieures. La chronique de Giovanni della Grossa n'a pas encore livré tous ses secrets". Antoine-Laurent Serpentini travaille sur le roi Théodore, la correspondance entre Paoli et Choiseul. D'autres ouvrages en perspective à l'instar d'un Antoine-Marie Graziani, boulimique d'écriture, qui voit dans l'histoire de la Corse sous l'angle euro-méditerranéen, un champ d'investigation qui reste à parcourir. "Il y a encore beaucoup à faire pour le regard d'une Corse sur sa propre histoire, souligne le moderniste. Ce regard est intéressant à plus d'un titre. Quand je donne une conférence en ville, j'ai toujours le même auditoire en face de moi. Des individus instruits, cultivés, fidèles à ce genre de rendez-vous. Dans le rural, il y a moins d'érudits, mais toujours beaucoup de gens intéressés par tout ce que l'on peut raconter sur leur terre. Et leur participation est pleine de bon sens". Plus que jamais, l'historien a le sentiment d'être le gardien de la mémoire. Pour la sauvegarde d'une histoire sans fin. "Assumer notre histoire contemporaine" Didier Rey,
historien et maître de conférence à l'Université de Corse regrette la
prédominance d'une "histoire officielle" truffée de clichés. |
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